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Dimanche 28 octobre 2007
DSCI0134.JPGRappelez vous cet article du 23 septembre 2007 sur cette vieille et étrange machine d'abattage, le Makeri 33T. Eh bien figurez-vous que la semaine dernière, j'ai reçu un mail de la personne ayant développé les ventes de cet engin entre 1978 et 1984 ! Un échange entre nous a alors commencé pour mettre en place une petite interview au sujet de cette fabuleuse invention, à la fois moderne par son concept, et le début de la longue et belle aventure de la mécanisation forestière en France.

Je partage donc avec vous cet échange passionnant avec Daniel Apostolou à propos des prémices de l'exploitation mécanisée dans notre pays:


Visiblement, vous connaissez parfaitement le Makeri 33T (dont je découvre d'ailleurs le modèle), pourriez-vous nous donner quelques données techniques ?

Le Makeri 33 T était très compacte. De mémoire, je crois me souvenir que ses dimensions étaient 1.60x3.50 Il avait la particularité de pouvoir pivoter sur place ou d'évoluer en actionnant un moteur hydraulique par rapport à l'autre. Les roues avant étaient montées sur des réducteurs Borg Wagner actionnés par des moteurs hydrauliques. Les roues arrières au nombre de 4 étaient montées sur un boggie a balancier. Elles n'étaient pas motrices. Une paire de chenilles était tendue sur cet assemblage. Chaque boggie était commandé par un vérin qui permettait d'appuyer la roue du milieu au sol et qui justement lui donnait cette possibilité de pivoter autour de ce point central. Le moteur était un Deutz deux cylindres de 33 CV.


Les commandes de direction et de conduite de la tête étaient montées sur deux palonniers situés devant le siège à suspension hydraulique. Ce siège était le seul élément de confort, car par sa constitution l'engin était assez "tape cul".

La tête abatteuse était montée à l'avant sur un bras de levage assez astucieux. Elle avait la possibilité d'abattre le bois par l'action du sécateur, et de l'incliner vers l'avant et ensuite par une rotation vers la droite l'arbre était disposé latéralement à l'engin. Mais elle pouvait également s'incliner perpendiculairement à droite et gauche pour déposer son arbre par le travers.

Sur les Makeri que j'ai connus, il n'y avait pas de système de découpe en longueur. Une jauge sur le coté de l'appareil permettait de couper le bois à une longueur de 2 mètres. Un type génial chez Timbermat avait mis au point un système de mesure de longueur avec le développement de la circonférence des rouleaux. Ce type était Jean Claude Dutrain actuel patron de Forestière d'Equipement à Bordeaux.

Incontestablement, cet appareil était fabriqué pour effectuer des éclaircies sélectives, par opposition aux éclaircies systématiques prônées par l'ARMEF à l'époque. (devenue AFOCEL, puis le FCBA aujourd'hui).

Malgré son intelligence de construction et d'utilisation, ce ne fut pas du gâteau pour vendre les premières machines. Et on peut dire que les 33 ventes effectuées jusqu'en 84 furent à chaque fois de vraies batailles. Mais c'était un engin nécessaire et comme toujours, la raison l'emporte. Il aura eu son heure de gloire dans les peuplements très fermés, les semis de pin, les plantations de l'est de la France (1x1M) en forte pente où il excellait, celles du Massif Central, celles de la forêt d'Orléans ou de la caisse des dépôts, et enfin les forêts du sud-ouest où il était très à l'aise.

Oui, ce fut un précurseur dans son genre. Il était fabriqué par Monsieur Laine en Finlande et en 84 Osa propriété du groupe Rauma Repola a acheté cette entreprise, et l'a joint aux fabrications OSA, Lokomo, Brunnet et j'en oublie. Un peu plus tard, tout ce groupe qui a aussi acheté Timberjack et Cemet  passera sous la direction de Parteck, puis de Kone. On connait la suite puisque c'est maintenant John Deere qui est devenu propriétaire de tous ces trésors.

Je ne crois pas que ce soit une bonne chose car il y avait de l'imagination, de la recherche, de la grande classe...


Lors de votre premier contact avec cet engin, quel fut votre premier avis ? Croyez vous en ce concept à cette époque? Selon vous, avait-il un avenir ?

J’ai fait partie des inconditionnels de ce matériel dès le premier jour. Mes collègues aussi d’ailleurs, et  notre patron, G. Mullebrouck le premier. C’est lui qui lui a donné une seconde vie, car quand il a découvert cet engin, son constructeur voulait cesser la fabrication. De toute façon je croyais dur comme fer à une nécessaire mécanisation depuis 1966. Dès 68, j’ai fait partie de l’équipe qui a construit les premiers porteurs Français. P3F en premier, suivi du Sat For 150 puis du Grizzly, puis du Sat For 80. Tout cela de 68 à 71. En 74, j’ai créé avec André Bouchez le journal "Mécanisation Forestière" repris depuis. En 75 Ce fut la création du prototype du Termit, porteur dont l’histoire aussi est intéressante. Depuis le début de ma vie pro je n’ai jamais cessé de penser à des process, à les réaliser et les vendre. Et ... ça continue !


Vous m'avez avoué avoir des anecdotes au sujet du Makeri 33T...

Les rouleaux d'entraînement du bois étaient à grand picots ce qui a levé des polémiques à l'époque. Les chimistes des grands groupes papetiers prétendaient que ces picots implantaient de l'écorce en profondeur dans le bois.


Existait-il déjà des engins utilisant le concept d'abattage combiné à la naissance du Makeri ?

Je ne sais pas exactement quand le Makeri a été conçu. A mon avis dans les années 76/78. A ma connaissance il n’y avait pas de machine similaire sur le marché. Il y a eu un essai intéressant avec le 6 roues Farmet qui nous a bien servi d’exemple également pour la fabrication du Scorpion. Aux USA, j’avais vu le Busch Combine, qui était d’ailleurs venu faire des essais dans les Landes dans les années 66/67 pour la Centrale Forestière devenu Comptoir Du Pin maintenant. Il y avait également la TJ 30 de Timberjack, dont un exemplaire a travaillé longtemps en Belgique. Je sais que Tangay Machine et quelques autres Canadiens avaient construit des machines de ce genre.


Au moment où vous avez souhaité faire découvrir cet "OVNI" aux professionnels, quel a été leur regard, leurs réactions?

Cette machine avait été plutôt bien reçue pas les entreprises forestières. Les ventes se sont faites assez rapidement d'ailleurs! Les réticences étaient plutôt du côté des officiels, et je me souviens encore de démonstrations ou de chantiers tests où le marquage avait été effectué pour empêcher la progression de la machine. Sinon, les pros se rendaient bien compte que cette machine était nécessaire. Se rend t'on compte que sur certains chantiers dans les Vosges, un bûcheron ne pouvait pas faire plus de 2 m3 en une journée !


Vous m'avez écrit dans votre mail: "Sachez qu'il a servi d'exemple à d'autres appareils dont un en France, oublié lui aussi, mais qui fut génial dans son genre. Je veux parler du Scorpion". Je ne connais pas du tout cette machine... Comment était-elle ?

C'est vrai, nous nous sommes servi de l'architecture et du système 6 roues de cet engin pour concevoir le Scorpion. Avec mon copain et client Emile Van Landeghem, nous avions entrepris l'étude et la construction d'une machine pour récupérer les broussailles. A l'époque, avec la société SIELMA dont j'étais le chef de produit-directeur des ventes, nous importions des USA la débroussailleuse HYDRO AX. J'en avais vendu un certain nombre et le fonctionnement de cette machine était spectaculaire d'efficacité. 180 ch sur un engin articulé à transmission hydrostatique, portant devant elle un débroussailleur à deux lames de 2,40 mètres de diamètre tournant à 1 100 tours/min. La machine était capable de débroussailler l'hectare de broussailles de 10/15 ans en 4 heures. On évaluait ces broussailles, genre ligne électrique haute tension par exemple, à 100/150 stères par hectare. Le chantier fini, ça représentait beaucoup de bois broyé par terre, souvent une épaisseur de 10cm. Nous avions donc décidé en 79 de récupérer ce produit. Le marché était porteur, car déjà le fuel faisait des siennes et était en train de monter. En 84, le fuel était à 3,50 francs. Le jeu en valait la chandelle. Nous avons donc conçu ce Scorpion, que le monde entier est venu voir fonctionner. La base devait évoluer sur des pentes et contre-pentes de plus de 50%. Il fallait tourner sur place pour débroussailler les pare-feux de zones rouges du Sud-Est. Nous avons d'ailleurs inventé les pare-feux arborés comme le souhaité Michel Neveux, directeur du CRPF de Marseille. Il fallait couper, puis broyer la broussaille en plaquettes et la récupérer dans un panier de grande contenance.

Aucune machine articulée ne pouvait effectuer ce travail, car les demi-tours en contre-pente auraient été fatals à l’engin. Le choix s’est donc porté sur un châssis rectangulaire d’un seul tenant pour garder le centre de gravité à l’intérieur du polygone de sustentation. Les deux roues avant étaient montées sur un essieu balancier. Deux boggies arrières recevaient les 4 roues. Ce boggie était moteur, et comme sur le Makeri, un vérin poinçonnait la roue du milieu au sol, permettant l’évolution rapide de l’engin. Deux chenilles pouvaient compléter le système. Le moteur de 300cv était monté à l’arrière sur un châssis qui pouvait se déposer rapidement, donnant ainsi accès très facilement aux organes moteurs et aux pompes hydrauliques. Le panier de réception des plaquettes était monté au dessus du moteur, derrière la cabine de conduite placée à l’avant.

L’outil de coupe était composé de deux disques de 120 cm de diamètre, tournait à 1100 tours/min de gauche à droite pour le gauche et de droite à gauche pour le droit. Ces disques étaient munis de 4 dents chacun en acier à haute résistance. Au dessus de chaque disque se trouvaient des cônes munis de dents tournant à 100 tours/min sur le même axe que les disques. Derrière ce dispositif, un tapis roulant  précédait un avaloir de déchiqueteuse et une déchiqueteuse de 40x80cm. Les bois attaqués par les disques étaient immédiatement pris en charge par les cônes, repris par le tapis roulant et poussés de force dans l’avaloir de la déchiqueteuse qui les projetait dans le panier arrière.

Deux hectares par jour et des productions de plus de 200 tonnes étaient le lot quotidien de la machine. Plusieurs machines furent construites par la CIMAF, mais que d’incidents autours de ces  engins: incendié, plastiqué, le Scorpion  était devenu pourtant « le Scorpion de Tazieff » car cet homme génial, alors Ministre aux risques naturels les avait pris sous sa protection. Hélas, tous ces incidents et l’écroulement des cours du fuel en 89 (retour a 2 francs) ont eu raison de cette machine géniale.

Pour en revenir au Makeri, oui, d'autres machines ont également suivi l'exemple. Je vous parlais des engins SIFER-ARMEF qui sont revenus au frontal. En Belgique, Huet avait construit une machine avec un processor avant, et bien d'autres aux USA sont venus à cette architecture.


Pouviez-vous penser à l'évolution qu'allait connaître ce concept, d'une part, mais aussi à l'ampleur du développement de la mécanisation forestière d'autre part?


Pour ma part, le système porté avant me séduisait bien pour certains types d’exploitation. Mais je savais déjà que le processor devrait être en bout de flèche de grue. D’ailleurs dès 74, quand l’Armef a présenté sa tête ébrancheuse, elle avait été montée sur une grue SIMSON que je leur avais prêté pour faire les premiers essais. Ils (SIFER) ont abandonné ce type de montage pour le frontal, à l’exemple du Makeri, et ce pendant de longues années. C’est dans les années 90 qu’ils ont changé leur fusil d’épaule et sont revenus a l’équipement en bout de grue (Equi’forest).

La généralisation des éclaircies systématiques dites en ligne y  est pour  beaucoup. Mais d’une façon générale les processors sont plus à l’aise sur des grues, surtout en dehors du contexte "éclaircie en ligne". En fait les deux systèmes sont complémentaires. Et je pressens que les systèmes d’abattage de taillis vont bientôt utiliser ces deux méthodes.


Quel est votre sentiment vis à vis de la mécanisation moderne ?


La mécanisation "moderne" est inéluctable. Regardez autour de vous. Les bûcherons disparaissent. Les gens vivent avec leur temps. Et de nos jours, c’est l’informatique, l’électronique et bientôt la robotique. Je trouve même que sur ce point les constructeurs sont timorés. Quels sont les grands progrès  de ces 10 dernières années. Prenons les porteurs : la multiplication des roues. Aujourd’hui, plus un seul porteur 4 roues en forêt. Plus beaucoup de 6 roues dans les catalogues. Que des 8 roues ! Pourquoi pas 12 ? Un essai avait d’ailleurs était fait dans les années 80 par Brunnet. 8 roues ça ne gène personne, sauf que ça a considérablement
augmenté le coût de construction des engins. Un boggie, ça coûte de l’argent. A-t’on bien exploré toutes les possibilités des 4 et 6 roues? Car après tout, les premiers boggies utilisaient des pneus taille basse avec des crampons très peu agressifs, genre Trelleborg. Puis les 8 roues sont arrivés avec ces mêmes pneus, et immédiatement on s’est empressé de les équiper avec des pneus à crampons plus agressifs. Certes, les ornières sont moins profondes, mais il y a encore beaucoup de dégâts.

Pourquoi ne pas avoir utilisé les dispositifs de modification de la  pression des pneus embarqués? Inventés aux USA il y a plus de cinquante ans, de nombreux engins de génie civil, des véhicules de pompiers ou EDF les utilisent avec grand succès.

Un quatre roues, genre Turbo Forest, modèle d’équilibre, équipé de ce système aurait cassé la baraque. Pour le reste, on s’est contenté de "gaver" littéralement les engins d’électronique, les rendant ainsi très dépendants des SAV constructeurs.  Quand ils existent, ils sont chers. Et, solution de facilité, on a augmenté la puissance, donc le poids, donc le prix. En 83, les deux derniers 872 k 6 roues Valmet vendus par Timbermat étaient à 450 000 FF. Les stères étaient à 25/30 Francs au débardage. Les engins sont 4 à 5 fois plus chers 25 ans après. A combien est la tonne de bois débardée ?

Sur le plan des transmissions, l’hydrostatique est devenu maîtres, mais d’autres voies sont à explorer, telles que les transmissions électrique animées par moteur diesel. Il y a longtemps que Letourneau aux USA exploite ce filon, et un constructeur Suédois fait tourner un tel système sur un 6 roues génial. Couple, poids, maniabilité et économie de consommation seront les arguments de telles machines. Oui la mécanisation moderne comme vous le dites … "ça le fait"!

D'ailleurs, ne trouvez-vous pas qu’à notre époque, le mot "moderne" semble desué ?

Je crois qu’avec l’avancement des bois énergie et des bio-combustible, nous verrons encore de belles choses et pour ma part je m’y emploie. A ce titre, je recherche des partenaires dessinateurs, concepteurs, prototypistes
pour apporter leur aide au sein d’une association.


Visiblement, vous êtes passionné par ce domaine. Etes vous toujours dans le milieu du bois ?

Je suis toujours dans ce milieu de la foresterie qui est, vous avez raison, ma passion. Pendant près de quarante ans je n'ai jamais eu le stress du travail tellement je me suis amusé dans cette proactivité.

Je suis en retraite depuis 98. J'ai recréé en 2005 un cabinet de consultant dont le but est "l'étude et la réalisation d'outils innovants pour la récolte de la biomasse et des rémanents forestiers". Vaste programme! ! !


Un petit mot pour tous ceux qui vous ont accompagné ?


Il y avait du monde avec moi ! B.Denis, Drouot, Araque, Delayaye pour Cemet Satime. Rambaud pour la Sielma, Tachon Solferino pour le prototype du Termit, et toute l'équipe Termit Poitier qui a ensuite travaillé sur l'engin. François Carré pour les outils de récolte, mon cher Emile Van Ladeghem  et son équipe CIMAF -SEMDEN d'Esternay.
Lauri Maartinii en Finlande et toute l'équipe Keto. L'équipe Hydro Ax qui nous appris beaucoup. Et au passage  J.Carré et A. Riedacker de l'AFME maintenant Ademe. 


Avoir des idées c'est bien, mais que de monde, que d'éfforts pour les réaliser. Quand aux idées, elles viennent au cours des longues conversations, entretiens de vente, où les clients débardeurs, exploitants forestiers expriment leur besoins. Merci à eux!


Comme vous avez pu le constater, Daniel Apostolou est vraiment un passionné de la mécanisation forestière. A ce titre, je tiens vraiment à le remercier de m'avoir donné de son temps pour répondre à ces quelques questions qui nous ont permis de retracer de manière précise le cheminement de la récolte mécanisée en France.

 
par Thibault publié dans : Mécanisation
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