Texte Libre


Bonjour et bienvenue sur Sylvasphere. Je vous propose de découvrir sur ce blog la filière forestière sous tous les angles: métiers, explication de la gestion des forêts, pensées personnelles, blogs, ...

N'hésitez pas à commenter, poser vos questions, proposer vos débats, exposer vos critiques, ... et tant de choses encore! Sylvasphere est un blog qui se veut ouvert d'esprit!
Mardi 17 juillet 2007
Cette période estivale me permet de rencontrer pas mal de monde en forêt. La majorité d'entre eux s'arrêtent pour me regarder travailler, admirer les piles de bois faites par le débardeur et pour me poser des questions sur mon travail. L'une des plus répétées est: "vous ne faites que du bois pour le papier ?"


Je crois que cette questions est la conséquence d'un certain nombre d'images toutes faites dans l'esprit des promeneurs:

    -Les bois d'éclaircie sont souvent petits en diamètre. Pour la majorité des gens, seuls les gros bois peuvent être sciés;
    - Dans l'esprit du grand public, bien souvent, la mécanisation est un symbole fort de l'industrie. En France, l'industrie du bois est souvent symbolisée par l'industrie papetière;
    - Beaucoup de monde n'a pas encore conscience que le résineux peut aussi produire du sciage de qualité. Pour beaucoup, sciage est synonyme de feuillu, bois exotiques. Peu de monde a conscience que la forêt française peut produire des bois de charpente résineux, des bois à palettes qui sont, pour la grande majorité, en essence résineuse,...


Pour vous aider à reconnaître les piles de bois


    - Les gros bois sont utilisés pour le sciage;
    - Les bois d'une longueur supérieure à deux mètres sont utilisées pour le sciage la plupart du temps (excepté le billon en 3 mètres qui part parfois au papier en Italie);
    - Le papier est fait dans les bois les plus petits, jusqu'à un diamètre de 10 cm;
  - Les bois rouges (pin, mélèze, douglas, ...) sont acceptés pour le papier jusqu'à des diamètres de 6 à7 cm.


Toutes les coupes permettent de récolter à la fois du bois de sciage et du bois pour la trituration (pâte à papier, panneaux de particules, ...). Les bois sont triés en fonctions de leurs dimensions (Voir l'article sur le débardage des bois courts), et pilés séparément au bord des routes et pistes.

Bonne promenade!
Dimanche 15 juillet 2007
J'ai reçu cette semaine le dernier numéro du Journal de la Mécanisation Forestière. Numéro passionnant dans lequel j'ai pu lire l'analyse de l'une des dernières études de l'AFOCEL intitulée "Des cloisonnements d'exploitation pour réduire l'impact au sol".

Je vais vous épargner la totalité de l'étude pour en venir aux conclusions de l'AFOCEL: les cloisonnements d'exploitation sont absolument indispensables si l'on veut éviter la détérioration des sols forestiers...

Figurez vous que sur le coup je suis resté sans voix... oui, sans voix. Car en fait, dans cette étude, l'AFOCEL a enfoncé une grande porte ouverte! La première chose que l'on vous apprend en sylviculture est que la présence de cloisonnements d'exploitation est indispensable pour la récolte du bois ainsi que pour la protection des sols. Alors pourquoi cette étude? Je ne comprends pas très bien pourquoi un organisme aussi réputé que l'AFOCEL, organisme chargé de réaliser des études scientifiques en forêt, a réalisé une étude complète sur la nécessité de la présence de cloisonnements alors que ce principe est connu depuis plusieurs décennies.


Après une petite analyse personnelle, j'ai fini par arriver à dégager quelque chose de cet article: j'ai passé près de quatre mois dans cet organisme, et j'ai pu voir de quels horizons venaient les personnes qui y travaillent. En réalité, un certain nombre de ces gens n'est pas issu de formations forestières, mais agricoles. On a donc affaire à des techniciens et ingénieurs qui, parfois, n'ont pas du tout la notion de terrain en forêt. De fait, certaines de leurs conclusions, comme celle exprimée au début de cet article, sont tout à fait connues et appliquées de longtemps par toutes personnes travaillant en permanence sur le terrain. Parfois, certains résultats ne relèvent que de la théorie et restent inapplicables en forêt (je pense à certaines études auxquelles j'ai participé lors de mon passage au sein de l'organisme).

Cela étant dit, je continue à penser que l'AFOCEL a un grand rôle à jouer dans la filière forêt-bois-papier française, notamment pour ce qui relève de la sylviculture de certaines essences. En revanche, je me permettrais de dire qu'à mon avis, pour gagner en efficacité, les recrutements effectués devraient plus facilement offrir des postes à des personnes de terrain (anciens techniciens, commis de coupes, conducteurs de machines, ...), ce qui leur permettrait parfois d'avoir des résultats collant plus à la réalité de la filière.
Jeudi 12 juillet 2007
Il me semble que les français prennent très souvent pour essence emblématique le chêne.

C'est bien vu: cet arbre est majestueux, beau, paraît noble par sa longévité et certaines de ses utilisations.

Maintenant, parlons de son utilisation. Trop souvent, cette essence est associée à une utilisation très noble, qui est soit la tonnellerie, soit l'ébénisterie. Et pour beaucoup, le chêne était utilisé autrefois pour faire le mât des bateaux.

Pour ce qui est de l'utilisation en bois de marine, je vais casser le mythe: le chêne était très utilisé pour les coques, mais bien souvent, les mâts étaient faits en sapin, essence beaucoup plus souple et élastique.


Les utilisations du chêne aujourd'hui


Bien sûr que le chêne peut être utilisé pour la méranderie (tonneaux), ou alors pour la confection de meubles, mais alors nous ne parlons que des spécimens les plus jolis et les plus gros! En réalité, seule une minorité d'individus appartenant à l'élite ont fait la légende de cette essence. La plupart des bois partent en sciages classiques ou au chauffage, et ce, pour plusieurs raisons.

La qualité d'un bois dépend bien sûr de sa sylviculture, mais aussi et surtout de sa localisation géographique: le chêne répond à cette règle. Un chêne de plaine, implanté dans un sol profond et ayant assez d'eau pour vivre sera bien souvent un chêne de grande qualité s'il est bien mené (sylviculture adaptée). En revanche, un chêne, même de moyenne montagne, ou de haie, sera bien souvent très branchu, tordu, et comportant beaucoup de défauts.




Tout d'abord, il peut être gélif. Cela signifie que son sol et son climat ne sont pas adaptés à sa croissance. Alors, on peut remarquer au pied une sorte de fente cicatrisée que l'on appelle gélivure. Le froid n'est pas le seul facteur à prendre en compte donc.









Puis il peut posséder des gourmands, c'est à dire des sortes de bourgeons dormant sous l'écorce et se réveillant d'un coup pour donner naissance à des branches organisées de manière anarchique sur le tronc. Tandis que la gélivure va déclasser complètement le bois, les gourmands, eux, empêchent une utilisation de grande qualité, mais ne compromettent pas une utilisation pour le sciage.







Puis le bois peut aussi être roulé
, c'est à dire fendu de manière circulaire au coeur de l'arbre, signe d'un problème nutritionnel par exemple.




Tout ceci pour dire que l'on surestime bien souvent le chêne des régions de moyenne montagne, en lui attribuant une valeur extraordinaire, alors que finalement, cette essence est très mal adaptée à ce milieu topographique. Par conséquent, ne vous évertuez pas à dire que le feuillu a sa place partout, ou encore qu'il y a trop de résineux en France. Parfois, le feuillu est présent, mais connaît des problèmes non visibles, alors qu'une essence résineuse aurait pu donner de magnifiques résultats, alors que d'autres fois, il s'agit du cas inverse.

Bien sûr, le chêne n'est pas la seule essence feuillue présente en France. Certaines sont même très bien adaptées au milieu montagnard (comme le hêtre par exemple). Mais le problème reste le même: il n'est pas toujours adapté à sa situation géographique...

La forêt est un milieu fait de nuances et de règles qui parfois ne tiennent pas à grand chose...
Lundi 9 juillet 2007
Suite à mes problèmes mécaniques du mois dernier, j'ai eu une longue réflexion sur le rôle des directeurs ou autres personnels haut placés dans les concessions de machines forestières. Je me suis demandé ce que j'essaierais de faire si, par bonheur, j'avais la chance d'arriver à ce poste (comme d'autres chauffeurs de machines d'abattage l'ont fait, comme Jean Marie Deat par exemple, aujourd'hui directeur d'une concession Ponsse).



Améliorer le degré de connaissances des opérateurs: j'ai eu l'occasion de participer il y a près d'un an à une formation pour les chauffeurs de machines d'abattages Ponsse, chez Ponsse, et j'ai trouvé ça très formateur et efficace. Je pense que ce type d'opérations devrait se généraliser chez tous les constructeurs, et devrait être automatique à partir du moment ou un opérateur arrive sur une machine neuve ou d'une marque qu'il n'a encore jamais piloté. Pour ma part, suite à cette formation, qui ne portait que sur le programme de l'informatique embarqué, m'a permis d'augmenter mes rendements de 20%.

Faire remonter plus de remarques de la part des opérateurs: paradoxalement, les personnes les mieux placées pour juger du degré d'efficacité d'une machine d'abattage ne sont pas les constructeurs, mais les chauffeurs eux-mêmes. Leur avis n'est pas assez souvent pris en compte à mon avis. Bien souvent, les marques se contentent de sortir de nouveaux modèles, mais ne cherchent pas à améliorer les gammes existantes pour améliorer leur solidité.

Essayer de prévoir au mieux les problèmes mécaniques sur les engins: on est capable de dire, à quelques dizaines d'heures près, que telle ou telle pièce d'usure risque de casser. A mon sens, il est très important de prendre en compte les stades d'usure pour prévoir des stocks de pièces d'une part, mais aussi pour informer les opérateurs, d'autre part, du risque de casse qui arrive. Cela permettrait sans aucun doute de minimiser les temps d'arrêt, qui sont trop fréquent à mon goût sur les machines d'abattage.

Essayer d'orienter les constructeurs vers des améliorations plus pratiques qu'esthétiques: on sait aujourd'hui que le design joue un rôle énorme dans le choix des engins, mais on oublie trop facilement le côté solide et pratique qu'il est absolument indispensable d'avoir si l'on veut arriver à obtenir des rendements corrects.


J'ai parlé ici de ces critères là car j'ai sincèrement l'impression qu'il s'agit des critères les moins pris en comptes par les constructeurs alors qu'ils vont déterminer l'image d'une marque. Je ne prétends bien sûr pas être en mesure de révolutionner le monde de l'exploitation mécanisée du bois, mais je pense que certaines choses pourraient être améliorées assez facilement.


Bien sûr, si vous estimez pouvoir compléter cette liste, n'hésitez surtout pas! Je remonterai l'information auprès des concessions!

Mercredi 4 juillet 2007
David, dans son commentaire sur mon dernier article parlait d'émotions en forêt. Cela m'a fait penser à une autre approche ou définition de l'espace forestier.

Lorsque vous demandez à une personne d'évoquer la forêt en quelques mots, voici ce que cela peut donner: "espace naturel et sauvage"; "ressource économique et écologique"; "poumon de la Terre" ... Il y a pourtant une approche que l'on oublie trop souvent: celle des sens. Il s'agit d'une approche subtile et subjective, qui fait jouer nos émotions, que tout le monde peut ressentir (en fonction bien sûr de sa capacité à différencier les choses), mais à laquelle nous n'attachons jamais d'importance.



Quelle est concrètement cette approche?

Au delà d'être tout ce dont on a parlé plus haut, le milieu forestier est particulier du fait que d'une parcelle à l'autre, l'ambiance change énormément et elle est la première chose que nous percevons à notre arrivée dans un bois.  Il peut s'agir d'odeurs, de saveurs, de bruits, de lumières, d'un mélange d'humidité et de chaleur / fraicheur, de couleurs, ... Ces ensembles, qui vont donc varier d'un endroit à l'autre (parfois 50 mètres suffisent), peuvent se mélanger et créer des petits "univers" particuliers et parfois éphémères (un champignon qui ne sera présent qu'une journée peut créer une odeur). Après, la subjectivité du promeneur joue énormément dans la perception de toutes ces choses (allez vous plus chercher à remarquer des odeurs, des lumières?).


Et concrètement, comment le perçoit-on réellement?

Alors là, c'est un peu plus compliqué. Il est évident qu'une personne comme moi qui passe ses journées en forêts arrivera plus facilement à différencier tous les éléments, à les identifier même, alors qu'un promeneur occasionnel remarquera plus un ensemble de facteurs stimulant ses sens, que l'on pourrait appeler "bruit sensoriel".

Je vais donc essayer de vous décrire précisément les choses que j'arrive à identifier, et la manière dont je les perçois.


Je suis très sensible aux lumières: elles sont changeantes en fonction des saisons. Par exemple, en hiver, un peuplement feuillu sera très clair, alors qu'il paraîtra sombre en été.
Côté résineux, la lumière est assez "conviviale" en été, mais elle est aussi plus diffuse, effet provoqué par les pollens et autres poussières. En revanche, en hiver, la lumière est plus froide et claire.

Selon les essences, la lumière peut aussi varier: le hêtre me semble plus clair que le chêne. De même, au printemps, l'épicéa de Sitka donne une lueur bleuté à une forêt, relative à ses jeunes pousses. A l'automne, le Mélèze prend un aspect orangé, qui donne une lumière magnifique au mélézin.


Les odeurs. Elles sont très compliquées à décrypter car très mélangées et subjectives. Seuls les gens très habitués à la forêt arrivent réellement à différencier les essences entre elles à l'odeur.

Côté feuillu: le chêne et le hêtre ont des odeurs très tanniques (surtout le chêne), sèches. Cette odeur est douce, saine, mais en même temps assez forte. En revanche, le châtaignier possède une odeur très entêtante à mon goût. J'ai beaucoup de mal à la supporter: à l'époque de la floraison, son odeur est suave est forte. Elle est lourde et fort sucrée.

Côté résineux: tous ont des odeurs très spécifiques.
    -L'épicéa commun par exemple possède une odeur douce, assez discrète, sèche. Je trouve que c'est sans soute la plus agréable: on la perçoit sans en être dérangé, même après un long moment.
    -L'épicéa de Sitka, lui, a, au contraire, une odeur très forte, particulière. Elle est presque acide. Je ne la trouve pas désagréable, mais elle surprend au départ. La première fois, j'ai eu l'impression de respirer une sorte de produit chimique fort, à un tel point que j'ai cherché un bidon percé partout dans le bois.
    -Le sapin, d'une manière générale, qu'il s'agisse du pectiné ou du sapin de Vancouver, possède une odeur de citronnelle très forte. C'est la plus caractéristique. Souvent, les promeneurs l'associent aux résineux en général.
    -Les pins: l'odeur est très légère, et elle me paraît chaude (il est difficile de percevoir une odeur chaude, je le sais, mais je la ressens comme ça).Il y a un mélange de résine, de citronnelle, et d'autres saveurs.
    -Le Douglas: je trouve son odeur très sucrée, mais très subtile aussi. Je la trouve aussi chaude que la couleur de son bois, rouge. J'aime beaucoup cette odeur.


Aux odeurs des essences viennent bien souvent se mélanger d'autres saveurs: celles des mousses, de l'humidité, qui va relever plus ou moins les autres odeurs, selon son pourcentage dans l'air, mais il y a aussi l'odeur de la flore environnante, mais aussi de la faune parfois (l'odeur est subtile, mais néanmoins perceptible parfois).


Les bruits... On les entend parfois sans les remarquer. Une branche qui craque sous le pied, un animal qui bouge à votre droite, mais vous avez du mal à l'apercevoir, deux feuillus qui se frottent avec le vent et qui produisent un grincement un peu angoissant, le bruit du vent, qui peut varier encore une fois selon les essences. Tous ces bruits sont très souvent identifiables, mais nous ne faisons pas souvent attention à eux.


Le toucher: il s'agit là du sens le plus difficile à utiliser en forêt pour percevoir une ambiance... et pourtant! Chaque essence forestière possède une écorce propre que l'on peut reconnaître au toucher (des étudiants de l'Ecole Forestière de Meymac avaient d'ailleurs réalisé un très beau projet à ce sujet, permettant à des non voyant de reconnaître les arbres en fonction de leur bruit et du toucher de leur écorce). Le Douglas à une écorce très charnue, alors que celle de l'épicéa est écailleuse. Celle su sapin est lisse dans le jeune âge, et un poil plus charnue une fois vieux. Le chêne possède une écorce assez charnue, alors que le hêtre possède une peau plus lisse.


Malgré la possibilité de percevoir une ambiance en forêt grâce à ses sens, il reste des choses que l'on peut ressentir au fond de soi, mais qu'on n'arrive pas à expliquer, à nommer. Parfois, les sensations vont bien au delà des sens. Il y a une sorte d'ensemble, quelque chose.

Toutes ces ambiances ne laissent jamais indifférent un promeneur. Cela explique que certains raffolent des balades en forêts, que d'autres aiment, mais bien accompagnés, mais aussi que certains angoissent vraiment une fois la piste forestière la plus proche perdue de vue. J'ai ainsi vu un jeune conducteur d'engin forestier paniquer au bout d'une heure et changer de métier au bout d'une journée, ayant peur une fois seul dans le bois.

Et vous, arrivez vous à sentir toutes ces choses, gardez  vous des images de bois où vous vous êtes promenés et vous vous avez eu des sensations particulièrement fortes?

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